sam.

21

sept.

2013

Témoignage: Une famille trilingue

Nous, Susanne et Alexandre, sommes un couple franco-allemand avec deux enfants, âgés aujourd'hui de six et dix ans. Notre famille est passée d'une situation bilingue à une constellation trilingue. Au cours de notre aventure linguistique, nous avons appliqué plusieurs concepts présentés dans votre livre. Nous souhaiterions alors aussi donner notre témoignage.

Notre vie bilingue
Voilà notre situation de départ : Nous vivions à Paris. La langue de notre couple est le Français que je parle à un niveau quasi natif l'ayant appris adulte en immersion totale.

Quand notre fille est née, nous avons pris la décision de parler chacun sa langue maternelle avec elle. En effet, il était impensable pour moi que mon enfant ne parle pas l’Allemand. Comme vous le dîtes très justement dans votre livre, la langue maternelle est transmetteur de culture, de valeurs, du vécu personnel et de l'histoire familiale. Comment ne pas vouloir transmettre tout cela à son enfant et de le couper ainsi d’une partie de ses racines. D’un point de vue pratique, tout en parlant un excellent Français, les mots câlins, les petites comptines, les histoires pour enfants, je ne les connaissais aussi qu'en Allemand.

Les débuts n'étaient pas évidents, car je n'avais plus l'habitude de penser et de parler en Allemand. Il fallait que je repasse moi-même d'un niveau monolingue Français à un niveau bilingue Allemand-Français. En reparlant régulièrement Allemand, mon Français a perdu en fluidité, et mon Allemand d'aujourd'hui est bien moins riche qu’auparavant. Néanmoins, reparler ma langue maternelle était aussi une étape importante pour moi, me reconfirmant dans mon identité.


J'ai toujours parlé Allemand avec nos enfants, sans mélanger avec le Français. Parler Allemand avec mes enfants est devenu naturel pour moi, même devant ma belle-famille ou des amis. Nous avons eu de la chance, notre entourage, notamment mes beaux-parents, ont toujours encouragé et valorisé notre éducation bilingue.

Dès leur plus jeune âge, nos enfants avaient compris quelle langue il fallait parler avec qui. À 18 mois, notre fille me réclamait "Mama, Schnuller!"'. Quand je refusais, elle se retournait et essayait "Tétine, papa!". Nos enfants n'ont également pas mélangé les deux langues. Ma fille n'était pas du tout étonnée quand elle a appris que je portais un autre nom de famille que mon mari. Pour elle, mon nom de famille était tout simplement la traduction allemande du nom de famille de son papa. Comme pour tout, il y avait aussi deux désignations pour les noms de famille.

Le Français est devenu rapidement la langue forte de nos enfants car ils étaient toujours gardés par une nourrice francophone et fréquentaient les écoles traditionnelles du quartier. Pour contrebalancer l’omniprésence du Français, depuis l’école maternelle, nos enfants passent leurs vacances scolaires chez leur grand-mère en Allemagne. En Allemagne, ils fréquentaient d’abord mon ancien jardin d'enfants, et vont maintenant dans une école Montessori (où il est plus facile d'intégrer un enfant à temps partiel que dans une école publique). Nos enfants sont devenus aussi à l'aise en Allemand, leur langue minoritaire, grâce à ces séjours très réguliers en immersion totale en Allemagne. Après deux semaines sur place, ils n'arrivent plus à parler Français au téléphone !

Néanmoins, en comparaison avec le Français, leur vocabulaire allemand est moins riche et ils font plus de fautes de grammaire. Parfois, il est difficile pour eux de s'exprimer en Allemand, ils cherchent leurs mots. Je reformule toujours en Allemand ce qu'ils essayent de dire, avec le temps, j'ai développé un sixième sens pour les comprendre. De leur côté, nos enfants ont pris l'habitude de répéter mes reformulations ou corrections.

Nos enfants ne me parlent qu'en Allemand. Ma fille dit que me parler en Français sera comme me parler dans une langue étrangère. Je continue à parler Français avec mon mari. À force d'entendre l'Allemand à la maison, mon mari le comprend et le parle aujourd'hui, sans l'avoir appris d'une façon académique. En famille, nous parlons toujours les deux langues. Par exemple à table, quand je m'adresse aux enfants ou à tous, je parle Allemand, quand je m'adresse à mon mari, je parle Français. Les enfants parlent Allemand avec moi, Français avec leur père, et l'un où l'autre quand ils s'adressent à nous deux. Mon mari parle toujours Français. Tout le monde comprend tout ce qui est dit. Je reformule régulièrement en Allemand, c'est devenu une habitude. Cela paraît vertigineux, mais nous avons l'habitude de changer de langue d'une phrase à l'autre. Nous ne mélangeons pas les deux langues, nous les utilisons en synchrone.

Il va de soi que nous avons cherché des alliés germanophones à Paris, des amis avec des enfants que nous rencontrons régulièrement. Nous avons aussi rempli toute une bibliothèque allemande à la maison, ainsi qu'une série de DVD germanophones. Cela me permet aussi de partager mon enfance avec les livres et personnages avec lesquels j'ai grandi moi même.


Notre vie trilingue
Ayant réussi à faire coexister deux langues à la maison, il y a deux ans, mon mari a reçu une proposition de travail à Moscou. Personne ne parlait Russe dans la famille, et nous voilà tous les quatre débarqués en Russie pour plusieurs années. Il était évident pour nous de vouloir profiter de notre séjour pour apprendre le Russe et de nous intégrer localement, nous ne voulions pas rester enfermés dans le milieu d'expatriés, mais découvrir la Russie. Nous étions convaincus que la clé de compréhension de ce pays était la maîtrise de la langue Russe. Nous avons donc entrepris toute une démarche pour aider nos enfants à apprendre une troisième langue, la langue Russe. L'équilibre linguistique au sein de notre famille a basculé en conséquence.

Dans un premier temps, nous avons décidé de poursuivre la scolarisation de nos enfants dans le système français. Quand nous sommes arrivés à Moscou, notre fille était en CE2 et notre fils en Moyenne Section. Travaillant tous les deux, mon mari et moi avons d’abord embauché une nounou russe qui ne parle pas d'autres langues. Notre nounou s'occupe de nos enfants après l'école française jusqu'à notre retour à la maison. Notre nounou accompagne nos enfants à leurs différentes activités, joue et se balade au parc avec eux, prépare leur repas, leur lit des histoires. Le courant est passé très vite entre notre nounou et nos enfants qui ont eu besoin et envie de communiquer avec elle. Depuis le début, notre nounou parle beaucoup avec eux, elle a l'habitude de reformuler et de répéter plusieurs fois ses phrases s'il faut. Après quelques semaines, nos enfants communiquaient déjà dans un Russe simple avec elle.

Nous avons vite constaté que nos enfants n'apprenaient pas le Russe de la même façon. Notre fille de huit ans s'est rapidement plainte du manque de structure (« Je sais dire "je vais à l'école", mais comment dire "nous allons à l'école" ou "j'y allais hier" ? »). Nous avons donc engagé un professeur russe (ne parlant ni français ni allemand). Avec ce professeur, notre fille a appris, comme nous adultes, à lire et à écrire en cyrillique, à décliner les verbes et les différents cas, à s’exprimer dans les différents temps. Notre professeur a également commencé à travailler régulièrement avec notre fils de quatre ans. Ils jouaient ensemble, le professeur montrait des images qu'ils décrivaient ensuite, ils regardaient de petits films qu’ils commentaient. L'apprentissage de notre fils était basé sur la répétition des mots et des phrases. Notre fils est alors devenu un petit perroquet, il répétait tout ce qu'il entendait en russe.

Après un an en Russie, notre fils a pu intégrer la Grande Section bilingue franco-russe de l'école française. Un tiers du programme était dispensé par une maitresse russe en russe. Dans cette classe, notre fils a fait d'énormes progrès en Russe, ainsi qu'en lecture (ce que nous n'attendions pas). À la fin de l'année scolaire, il savait lire en Français et en Russe, et il communiquait en russe avec ses petits amis russophones. Après cet été, il a directement intégré une classe de CE1. De son côté, notre fille a intégré un CM1 de russe renforcé (les classes bilingues n'existant malheureusement que dans l'école maternelle). Les enfants avaient trois fois par semaine un cours de russe, et une partie des cours de mathématiques était enseignée en Russe. Nous étions déçus de l’apprentissage du Russe dans cette classe, notre fille apprenait le Russe surtout avec notre professeur et notre nounou. Nous avons alors décidé d'inscrire notre fille dans une « vraie » école russe où elle fera l’équivalent de son CM2, à partir de cette année scolaire. Notre fille était partante du projet, étant donné qu'elle avait déjà un bon niveau en russe. Elle est maintenant le seul enfant non russe de sa classe. Notre fille arrive à déjà bien suivre les cours, et à communiquer normalement avec les autres enfants, mais il lui manque encore beaucoup de vocabulaire académique. Bien entendu, nos enfants suivent aussi des activités extrascolaires en russe, notre fils est par exemple inscrit au conservatoire de musique de notre quartier.


En résumé, nous essayons de créer des situations d'immersion en russe pour nos enfants. Ils ont besoin de parler russe au quotidien avec leur entourage russe. Nous parents donnons l'exemple en apprenant nous-mêmes le Russe. Les enfants nous entendent parler russe, ils nous voient faire nos devoirs russes, nous regardons des films russes ensemble. Le samedi matin, notre fille et moi prenons même un cours de russe ensemble. Apprendre le russe est devenu une activité familiale. Bien sur, les enfants sont bien fiers quand ils comprennent mieux que mon mari ou moi ! Nous avons observé avec beaucoup de plaisir (et un peu de jalousie) la rapidité et facilité avec lesquelles nos enfants ont appris le Russe, chacun à sa façon. Ils n'avaient surtout pas peur de parler Russe, et se sont lancés très vite, même avec un vocabulaire limité. Les deux enfants ont démontré une capacité bien plus importante que nous, adultes, à mémoriser de nouveaux mots russes.

À la maison, nous continuons à parler Allemand et Français, les deux langues de notre famille. Le Français reste la langue forte de nos enfants dû à leur scolarisation jusqu’à maintenant, l'allemand est leur langue maternelle, et le Russe la langue du pays dans lequel nous vivons. Parfois nos enfants parlent français entre eux, parfois allemand, parfois russe. Tout dépend de qui est avec eux, et comment ils passent leur journée. Ils n’ont pas d’accent dans aucune des trois langues. Bien entendu, à ce jour, nos enfants ne sont pas bilingues en Russe comme ils le sont en Français ou en Allemand. Néanmoins, après deux ans en Russie, ils se débrouillent déjà suffisamment bien pour suivre un enseignement local. Leur niveau « final » de Russe dépendra certainement du temps que nous allons encore vivre en Russie, ainsi que de notre prochaine destination. Si nous retournons à Paris, nous pensons pouvoir maintenir le Russe via une filière Russe au collège, une nounou russophone et des cours particuliers. La situation sera plus compliqué, si nous partons dans un autre pays, avec encore une nouvelle langue à apprendre. Je doute pouvoir maintenir quatre langues à un bon niveau, trois langues nécessitant déjà un investissement substantiel, un effort permanent et du recadrage quasi quotidien.


Nous aussi avons été confrontés à des commentaires du type « Mais à quoi cela sert, le Russe ! », d'autres familles d’expatriées à Moscou donnant des cours d'anglais à leurs enfants. Nous avons pris la position que l'anglais peut s’apprendre n'importe où et n'importe quand. Par contre, c'est une opportunité unique et formidable de pouvoir apprendre le Russe en Russie, quel dommage serait-ce de ne même pas essayer d'en profiter. Nous souhaiterions que nos enfants gardent à toujours le Russe de ce séjour en Russie.

En tant que parents, nous sommes ravis surtout de l'ouverture d'esprit que notre aventure multilingue donne à nos enfants. Nos enfants n'ont pas peur des différences. Ils ont une vision du monde et un référentiel culturel bien plus large que nous parents, qui avons grandi dans un seul pays avec une seule langue. Nous n'avons jamais regretté de nous être lancés dans cette aventure multilingue qui est loin d'être arrivée à sa fin.

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Commentaires : 5
  • #1

    roxane (samedi, 21 septembre 2013 19:13)

    bonjour, bravo pour cet exploit)) bravo aux parents, parce que je sais pertinemment ce que représente cet apprentissage! et je me permets d'écrire car j'ai la même vision que vous de l'anglais. Quelle opportunité d'apprendre le russe. moi aussi j'avais fais le choix de l'école russe et niveau ouverture d'esprit (et apprentissage bien sûr mais pas seulement) c'est une réussite. De plus on dit que la troisième langue est la plus difficile, maintenant vous êtes tranquilles))) bonne continuation!

  • #2

    Maryse (dimanche, 22 septembre 2013 03:36)

    Votre témoignage est très intéressant.

    Nous vivons sensiblement la même situation. Nos enfants (3 ans 1/2 et 2 ans) parlent français avec leur mère (d'origine québécoise) et allemand avec leur père. Nous vivions jusqu'à maintenant en Allemagne et arrivions à bien gérer le bilinguisme. Le français est la langue forte de nos enfants même si nous vivions en Allemagne (car ils étaient à la maison avec leur mère). Nous venons de déménager au Canada anglais, dans un milieu uniquement anglophone. Nous voilà donc devenus une famille trilingue. Notre fille a commencé la pré-maternelle dans un groupe anglais/allemand ainsi que dans un groupe français. Nous espérons pouvoir garder les trois langues au sein de notre famille!

  • #3

    cyrille (jeudi, 24 octobre 2013 11:17)

    Bravo pour votre engagement et je suis tout à fait d'accord que l'anglais peut attendre. La pression sera suffisamment forte d'ailleurs pour que le niveau final d'anglais ne soit pas un problème pour un enfant trilingue.

  • #4

    andripal (dimanche, 08 janvier 2017 09:03)

    comment encourager une maman tcheque mariee a un anglais dont le fils est scolarise en france ? l'institutrice se plaint de son mutisme et leur recommande d'abandonner une langue !

  • #5

    Claire (mardi, 21 février 2017 13:35)

    Merci pour ce témoignage très intéressant. J'ai déménagé il ya 8 mois en Allemagne avec mes deux enfants aujourd'hui âgés de 5 ans et 11 mois. Je ne sais pas comment va se passer l'acquisition des langues pour mon bébé qui gazouille encore. Mon fils est déjà bilingue français/hongrois. L’acquisition de la troisième langue pose problème. Au départ, il était très timide et se cachait derrière mois quand on lui parlait allemand. Au bout de deux mois, il a été scolarisé. Il a commencé à essayer de communiquer. Au jour d'aujourd'hui, je dirais qu'il comprend beaucoup mais qu'il s'exprime comme un enfant de 2 ans. La Kita n'est malheureusement pas très supportrice. Les professeurs constatent "que l'assimilation de l'allemand se fait généralement plus rapidement chez les enfants étrangers" sans prendre en considération que l'allemand n'est pas sa deuxième mais sa troisième langue. Ils insistent que l'apprentissage se fait "naturellement entre enfant". Sauf que quelques remarques déplaisantes de la part de ses camarades "tu parles comme un bébé", on suffit à le renfermer dans sa coquille. Nous avons réussi à obtenir des cours de soutien en allemand au bout de 7 mois de bataille et seulement une heure par semaine, réaction de sa professeur avant même le début du cours "il ne va pas y arriver, il est trop timide!'. Nous multiplions les contacts avec nos amis allemands, les rencontres dans les groupes de parents, mais pour le moment il semble faire un blocage avec la langue allemande. A la maison, mon mari et moi nous parlons en anglais entre nous. Il parle français avec moi et sa famille maternelle et hongrois avec son père et sa famille paternelle. Sa langue dominante, dé référence dans laquelle il réfléchit semble être le hongrois. Quand il parle français, c'est tout tout naturellement, il n'a pas conscience que c'est une langue étrangère. Voilà... j'ai lu beaucoup de livres, sur le bilinguisme. Je n'ai rien trouvé sur le trilinguisme qui est encore plus délicat...

3e édition augmentée
en 2015

Sorti en 2012

Version allemande

3e édition en 2016