Avoir honte de la langue de sa mère...


"Je me permets de vous envoyer à travers ce témoignage tous mes
encouragements pour tout votre travail. C'est avec une grande joie libératrice que j'ai découvert votre site, vos travaux, vos écrits .

Maman de trois enfants, c'est en recherchant des cours d'anglais dans ma région que j'ai découvert votre nom, vous y animiez alors une conférence.
Poussée par la curiosité j'ai découvert votre association, votre équipe,  j'ai pu lire bon nombres d'articles et quelle belle surprise !

Je disais libératrice car en effet ce fut pour moi une vrai thérapie de simplement mettre des mots sur ce que j'avais vécu sans même m'en rendre compte ou sans le verbaliser, et de me dire en soupirant: "c'était donc cela".

Vous avez su pointer avec la plus grande clairvoyance les problèmes-type liés à l'apprentissage bilingue selon l'origine de la langue et son importance dans la construction de l'individu.
Par mon expérience je voudrais témoigner oh combien l'apprentissage des langues est plus qu'une affaire mondaine ou de réussite sociale,  mais au contraire interagit dans la construction même de l'individu.

Je suis née en Algérie et ma mère n'est venue rejoindre mon père en France  qu'après ma naissance dans les années 70. Nous arrivions alors dans un environnement « hostile » à notre culture, puisque nous n'étions alors que deux familles d'immigrées à y vivre.
J'ai vécu ce que l'on peut appeler cette « auto-destruction » culturelle qui passait notamment par le rejet de ma langue maternelle. Je me souviens avec amertume aujourd'hui le sentiment de honte qui m'envahissait lorsque ma mère venait me chercher à l'école et me parlait en arabe dialectal.( cf  dévalorisation sociale des langues d'origine africaines).
Ce n'est qu 'en grandissant que les pôles se sont inversés et l'on se rend compte qu'un arbre ne peut grandir sans racine. Sinon cela reviendrait à détruire une partie de soi ou à s'oublier.
Lors de mon entrée au lycée j'ai décidé volontairement de prendre l'option arabe, même si autour de moi je me suis entendu dire : « cela ne te servira à rien ».
L'apprentissage des langues en France reste une affaire mondaine et lié à une volonté de réussir socialement.
Alors que comme vous l'expliquez, la langue que l'on s'approprie va faire partie intégrante de la personnalité et ce n'est pas seulement des mots de  vocabulaire que l'on apprend, mais aussi toute une culture, une manière de voir les choses.


Ensuite, à l'université,  malgré l'avis défavorable de mes professeurs, j'ai voulu continuer l'apprentissage des langues étrangères en m'inscrivant dans un cursus de langues dont faisaient parti l'anglais et l'arabe.
Certes mon niveau d'anglais restait très moyen, car je n'avais pu faire de séjours linguistiques à l'instar de nombres de mes camarades, ce qui était la condition sine qua non à une bonne pratique linguistique.
J'ai finalement réussi à obtenir mon Deug, mais malheureusement cette lacune en anglais ne m'a pas permis de valider ma licence.
Cet anglais, il me le fallait, c'était la clé d'une réussite sociale comme vous l'expliquez. Cette nouvelle langue que je côtoyais nous donnait ce que malheureusement l'arabe ou d'autres langues ne permettaient pas.

C'est comme cela que l'anglais a fait petit à petit partie de ma vie. J'ai encore, malgré l'avis des professeurs, continué dans l 'apprentissage des langues.
J'entamais alors une formation professionnelle qui m'a fait atterrir après un an au sein d'une compagnie anglaise de grande renommée. J'ai appris en 6 mois ce que je n'ai pu faire en 9 ans d'études de la langue. Après quelques difficultés du début j'ai pu améliorer l'oral comme jamais je ne l'aurais pu à l'école, j'ai pu distinguer l'anglais américain, australien, sud-africain et enfin l'anglais britannique.

J'ai pu par l'intermédiaire de mon travail côtoyer beaucoup de nationalités et l'ouverture d'esprit était plus grande que dans d'autres domaines.  J'ai découvert que la société anglaise valorisait mes origines plus que ne le faisait ma terre d'accueil.
J'ai pu effectuer des voyages à l'étranger, à Londres, adopter cette culture anglaise qui faisait désormais partie de moi de par mon statut social, le tea time, le savoir-vivre anglais, Harrod's me parlaient désormais.

Mais me manquait toujours ce qui était enfoui toujours en moi, cette culture, mes racines, j'étais toujours en décalage avec ma famille. J'ai bien entendu essayé de décaler mon arabité vers le Moyen Orient et cela grâce à l'anglais, car comme je vous le disais, en Angleterre le mot arabe n'est pas péjoratif comme il l'est en France, ce n'est pas la même histoire et parler l'arabe du Moyen Orient c'est encore plus valorisant que de parler celui d’Afrique. J'ai finalement remplacé l'anglais par le français (langue et culture qui finalement m'ont été imposé et que je n'arrive plus à aimer).

En bref, tant de recherches de soi, finalement en lisant aujourd'hui vos écrits je me rends compte que mon bonheur était tout simplement dans mon pré,  celui de ma langue maternelle, pourquoi s’évertuer à chercher autre chose que sa propre langue!

Le bilinguisme est d’abord une affaire familiale qui se transmet de parent à enfant, d'ailleurs pour l'avoir vécu, l'apprentissage d'une autre langues ouvre évidemment bien des portes, notamment celle de la tolérance et de l'ouverture d'esprit. Mais, l'essentiel pour la construction de l'individu qui baigne dans un environnement bilingue est d’intégrer sa langue maternelle et de la valoriser, c'est ce qui m'avait manqué.
Dieu merci j'ai pu m'en rendre compte alors que mes enfants sont encore petits, tellement de questions se posaient à moi quant à leur éducation linguistique, les inscrire dans des cours bilingues français arabe, une recherche d'un enseignement anglais complémentaire pour leur donner l'opportunité que j'ai eue à l'aide de cette langue .
Mais avant tout je sais maintenant qu'il faut travailler à valoriser leur langue maternelle qui pour moi reste l'algérien et ceci je l'ai compris par votre intermédiaire.
J'ai encore tellement à apprendre sur le bilinguisme réussi, je débute, j'ai tout de suite adhéré à votre association Café Bilingue en espérant pouvoir, pourquoi pas, en voir un jour dans ma région .
Excusez-moi pour la longueur, mais c'était pour moi nécessaire de vous apporter ce témoignage qui, je l’espère, ne sera pas ennuyeux, pour vous encourager à continuer, car cela non seulement a le mérite d'être innovant, mais est indispensable à la société d'aujourd'hui."





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Commentaires : 1
  • #1

    Montréal Bilingue (samedi, 01 juin 2013 03:42)

    Un très beau témoignage, il m'a beaucoup touché. Merci. Tant de tristesse, mais aussi d'éspoir.

    'Par mon expérience je voudrais témoigner oh combien l'apprentissage des langues est plus qu'une affaire mondaine ou de réussite sociale, mais au contraire interagit dans la construction même de l'individu.'

    :)

    Vive le multilinguisme!

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